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L'identité culturelle en Sápmi et les enjeux de l'économie verte

  • agnesfayet
  • il y a 6 jours
  • 7 min de lecture

Jalvvi Niillas Holmberg est né en 1990 à Utsjoki, en Sápmi (Laponie) – zone traditionnelle sami s’étendant sur le nord de la Finlande, de la Suède, de la Norvège et au nord-ouest de la Russie. Holmberg est un auteur, poète, musicien, acteur, scénariste et activiste. Il vit actuellement dans sa région natale en Laponie finlandaise.



Il n'est pas nécessaire de comprendre le same du Nord pour ressentir la proximité (et même la perméabilité) entre l'environnement, les animaux, les hommes et le sacré dans le clip de ce titre "Duoddara modje" issu de l'album Guorga (2021), un projet musical fusionnant joik, poésie et musique contemporaine. Le joik est une forme vocale ancestrale issue des traditions chamaniques, qui ne chante pas sur un sujet, mais vers lui, capturant ainsi l'essence d'une personne, d'un animal, d'un lieu, ou d'une émotion. Une manière unique de penser le monde. Le joik n’est pas seulement un élément musical dans l'œuvre de Holmberg. Il fonctionne comme une expression profonde de mémoire, d’identité et de lien avec le territoire. Dans son travail, le joik est fréquemment combiné avec la poésie et les récits, créant une performance où les traditions sami rencontrent des formes contemporaines de création.



Capture d'écran - Clip Ellos Deatnu
Capture d'écran - Clip Ellos Deatnu

Niillas Holmberg représente une génération contemporaine d’auteurs samis engagés et multi-disciplinaires, mais il s’inscrit clairement dans une tradition littéraire et artistique plus large qui inclut des voix norvégiennes et suédoises ainsi que des voix autochtones bien éloignées des cultures arctiques. Ces auteurs partagent des enjeux historiques et politiques communs : la défense des droits autochtones, la revitalisation de la langue et la résistance aux projets extractifs menaçant leur territoire et leurs modes de vie.


Une continuité coloniale sous couvert de transition économique et écologique


Alors que le Groenland, île arctique très convoitée, se trouve sous le feu des projecteurs, on peut souligner la continuité de structures coloniales adaptées au XXIᵉ siècle. Majoritairement peuplé d’Inuits groenlandais (Kalaallit), le Groenland est politiquement autonome mais toujours lié au royaume du Danemark.

Il se trouve au cœur de convoitises géopolitiques majeures (États-Unis, Union européenne, Chine). La fonte accélérée des glaces rend accessibles les richesses du sous-sol (terres rares, uranium, hydrocarbures) mais ouvre aussi de nouvelles routes maritimes. Ce que d'aucuns présentent comme une « opportunité économique » est vécu, sur place, comme une nouvelle phase de dépossession.


On observe au Groenland une tension très proche de celle vécue en Sápmi :

  • désir d’autonomie économique (voire d’indépendance),

  • dépendance financière vis-à-vis d’anciens états coloniaux,

  • pression internationale pour exploiter les ressources,

  • inquiétudes profondes concernant les modes de vie traditionnels, la chasse, la langue, la transmission culturelle...


Comment échapper au colonialisme sans reproduire sur son propre territoire une logique extractiviste héritée du colonialisme ? Cruel dilemme.


Une lutte commune : territoire, langue, monde habitable


C’est ici que la proximité entre Niillas Holmberg, d’autres auteurs samis, et des penseurs inuits ou autochtones du Groenland devient évidente.


Holmberg est un défenseur de l’autodétermination des Samis et des peuples autochtones. Ses engagements incluent une forte critique de l’extractivisme, notamment des projets miniers et de l’exploitation des territoires traditionnels sami (comme Deatnu, Aanaar, Gállok), qu’il considère comme une menace à la survie culturelle et écologique de sa communauté. Ses écrits, performances et prises de parole explorent les relations entre culture, territoire et pouvoir. Le thème de la terre (land) n’est pas seulement un espace géographique, mais un espace de sens, de savoirs ancestraux et de résistance face au colonialisme moderne.

Holmberg a également été associé à des actions d’activisme public contre les politiques étatiques finlandaises vis-à-vis des Samis et pour la reconnaissance des droits autochtones.


La question de l’extractivisme — mines, ressources naturelles, barrages, énergies industrielles — est un point de rassemblement majeur des mouvements samis à travers les frontières nationales :

  • Les projets miniers en Suède, en particulier autour de Kiruna et du dépôt de Per Geijer, sont dénoncés par les populations samies pour leur potentiel destructeur sur les routes de migration des rennes, constituant un danger direct pour les pratiques culturelles et l’économie pastorale.

  • Des mouvements de protestation — comme les blocages de Camp Kallak dans le nord de la Suède — ont opposé des communautés samies, des soutiens environnementaux et des activistes contre les projets extractifs, liant les droits autochtones à la défense écologique.

  • Les gigantesques parcs éoliens terrestres portent eux-aussi préjudice aux éleveurs de rennes qui perdent de précieux territoires, les rennes étant chassés par les nuisances.


© Getty Images / Kiruna-Opérations minières
© Getty Images / Kiruna-Opérations minières

Ces combats partagés forment un contexte politique dans lequel s’inscrivent de nombreux auteurs, artistes et penseurs samis, qui intègrent expériences et revendications dans leurs œuvres.


Les éoliennes de la péninsule de Fosen (ouest de la Norvège). © ONATHAN NACKSTRAND AFP
Les éoliennes de la péninsule de Fosen (ouest de la Norvège). © ONATHAN NACKSTRAND AFP

Une conception du territoire radicalement différente


Dans les littératures méconnues des populations autochtones arctiques, le territoire n’est jamais neutre. Il est habité, nommé (d’où l’importance de la langue), chanté (joik, chants inuits) et porteur d’une mémoire collective non écrite. Détruire ou transformer le territoire, ce n’est pas seulement dégrader l’environnement, c’est rompre une continuité ontologique entre humains, animaux, saisons, récits.


Les écrivains et artistes autochtones contemporains ne sont pas seulement des témoins, ils sont souvent des passeurs, voire des contre-cartographes. Ils rendent visible ce que les discours économiques invisibilisent. Ils réinscrivent le sensible, le vécu et le spirituel dans le débat politique. Ils opposent à la logique de l’extraction une logique de relation.

Chez Holmberg, comme chez certains auteurs groenlandais, l’écriture devient un lieu où la langue résiste, le territoire parle, le futur n’est pas réduit à la croissance.


La pensée écologique autochtone comparée


Il est tentant, à partir de l'exemple des Samis ou des Inuits, de penser cette écologie comme une spécificité arctique. En réalité, on observe des convergences conceptuelles très fortes entre peuples autochtones de contextes géographiques très différents. Sans homogénéiser abusivement, on retrouve presque partout :

  1. Une ontologie relationnelle: la terre n’est pas un objet mais une relation continue entre humains, non-humains, ancêtres et générations futures.

  2. Une écologie du long terme: les décisions se pensent à l’échelle de cycles longs (saisons, migrations, transmissions), pas à celle du rendement immédiat.

  3. Un refus de la séparation nature / culture. Ce clivage, central dans la modernité occidentale, est absent ou marginal dans la plupart des cosmologies autochtones.


Ces trois principes sont présents chez les Samis (rennes, territoires de migration), chez les Inuits (glace, animaux marins, saisons), chez de nombreux peuples amazoniens (la forêt comme entité vivante), chez les peuples autochtones d’Australie (Dreaming, lignes de chant), chez des nations autochtones d’Amérique du Nord (la terre comme sujet de droit).

Ce qui varie, ce sont les formes narratives, rituelles et juridiques, pas la structure profonde.


La littérature autochtone : un médium stratégique


Dans ce contexte, la littérature autochtone contemporaine n’est pas un simple reflet culturel : elle est souvent le lieu où s’élabore une pensée juridique et politique implicite.

Le droit occidental a du mal à intégrer :

  • des relations non contractuelles,

  • des entités non humaines,

  • des responsabilités intergénérationnelles.

La littérature permet de :

  • montrer ce que le droit peine à dire,

  • faire éprouver corporellement des rapports au monde différents et déplacer les catégories mentales du lecteur non autochtone.

Ce que permet la fiction ou la poésie, c'est précisément de rendre perceptible un conflit de mondes, pas seulement un désaccord d’intérêts.


Droit autochtone et écologie politique : l'art et la littérature sont des alliés indirects


Même si on observe aujourd’hui (encore marginalement) la reconnaissance de droits de la nature (fleuves, montagnes, forêts), l’intégration partielle de savoirs autochtones dans certaines jurisprudences, des consultations obligatoires (souvent imparfaites) des peuples autochtones, ces avancées restent fragiles, car elles sont souvent pensées dans un cadre conceptuel occidental inchangé.


C’est ici que l'art et la littérature jouent un rôle paradoxal. Elles n’agissent pas directement sur la loi mais préparent les conditions de sa réception. Autrement dit, sans déplacement culturel préalable, les innovations juridiques restent incomprises, rejetées ou instrumentalisées. Les récits autochtones permettent à cet égard :

  • d’élargir l’imaginaire politique des populations non autochtones,

  • de produire des alliées conscientes, non paternalistes,

  • de faire comprendre que la lutte écologique n’est pas une simple question de protection de la nature , mais bien de coexistence de mondes.


En résumé, l'art et la littérature autochtones ne sont pas périphériques à l’écologie politique contemporaine. Elles en sont l’un des laboratoires les plus avancés. Elles ne proposent pas des solutions techniques mais des cadres de pensée alternatifs, capables de créer des alliances transversales entre autochtones et non autochtones à condition qu’on accepte de se laisser déplacer, qu'on accepte de bousculer sa vision du monde.


Quelques références


La traduction littéraire française d'ouvrages d'auteurs samis est encore relativement rare, avec, hélas, un nombre limité d’œuvres disponibles des principaux écrivains

(Holmberg, Skåden, Turi, Valkeapää...). La plupart des textes poétiques samis restent non traduits en français. En anglais, un corpus plus large est disponible, incluant romans, récits ethnographiques, poésie et anthologies de contes traditionnels. Certaines œuvres importantes de la littérature samie, historique et contemporaine, sont ainsi accessibles en anglais, offrant une meilleure vue d’ensemble de la littérature autochtone nordique.


Halla Helle (2021) – premier roman de Niillas Holmberg, largement salué par la critique, décrivant les tensions entre cultures et identités et explorant l’influence de l’héritage sami sur la vie moderne. Une édition française, La Femme grenouille, est sortie aux Éditions du Seuil.


Même s'il ne s'agit pas d'un auteur sami, citons aussi les romans policier d'Olivier Truc qui mettent en scène la police des rennes et témoignent d'une connaissance pointue de la culture samie et des enjeux actuels en Sápmi :

  • La Police des rennes (tome 1), Le Dernier Lapon, Paris, Éditions Métailié, 2012 ; réédition, Paris, Points policier, 2013

  • La Police des rennes' (tome 2), Le Détroit du loup, Paris 2014 ; réédition, Paris, Points policier, 2015

  • La Police des rennes (tome 3), La Montagne rouge, Paris, Éditions Métailié, 2016 ; réédition, Paris, Points policier, 2017

  • La Police des rennes (tome 4), Les Chiens de Pasvik, Paris, Éditions Métailié, 2021 ; réédition, Paris, Points policier , 2022

  • La Police des rennes (tome 5), Le Premier Renne, Paris, Éditions Métailié, 2024 ; réédition, Paris, Points policier, 2025






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