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A table avec Vespa velutina

  • agnesfayet
  • 24 nov. 2025
  • 7 min de lecture

Depuis l’arrivée en Europe du frelon asiatique Vespa velutina nigrithorax, l’accent est surtout mis sur sa terrible prédation avérée sur les ruches d’abeilles mellifères. V.velutina est en effet un prédateur opportuniste qui cible préférenciellement des proies abondantes aux abords de son nid. Les rares études récentes sur son comportement de prédation montrent que son régime alimentaire est diversifié et fortement relatif à l’offre aux abords du nid. Grâce aux nouvelles méthodes d’analyse moléculaire — le métabarcoding — les scientifiques sont dotés d’outils qui permettent de révéler la nature plus diversifiée du bol alimentaire des larves de V. velutina. Cela conduit à s’interroger sur les impacts écologiques du frelon asiatique qui pourraient être bien plus importants que ce que l’on pensait initialement.



Un prédateur généraliste : les abeilles mellifères et les autres


Les analyses morphologiques et moléculaires confirment que V. velutina capture une grande variété d’invertébrés : abeilles domestiques, diptères (mouches et syrphes), guêpes sociales indigènes, papillons et même araignées, spéciments fréquemment détectés dans le contenu des larves.



Dans l’étude française de référence, celle de Quentin Rome du Muséum d’Histoire Naturelle (Rome et al., 2021), au moins 159 espèces appartenant à 11 ordres ont été identifiées dans les boulettes de nourriture rapportées au nid. Rappelons que cette étude est basée sur le suivi de 16 nids de frelons asiatiques dans le sud-ouest de la France entre 2008 et 2010. Selon cette étude, on remarque que deux familles d’insectes sont privilégiées par le frelon asiatique lors de la prédation : les diptères et les hyménoptères.


L’étude de Quentin Rome et al. 2021 a en outre révélé que le spectre des proies varie selon l’environnement du nid et que les colonies de V. velutina situées en zone urbaine ont plus tendance à chasser les abeilles mellifères que les colonies en zones agricoles ou forestières.



Ces variations laissent penser que l’opportunisme de V. velutina se concrétise par une grande adaptabilité à son environnement et aux sources de nourriture disponibles. Les données relevées dans une situation précise pourraient bien être tout autre dans un autre contexte géographique et sous l’influence de certaines activités humaines.


L’objet des variations du régime alimentaire de V. velutina


Les différences entre pays, régions et types de milieux sont biologiquement cohérentes mais aussi observées, documentées et confirmées par les analyses génétiques. Les études récentes menées en France, en Espagne, en Italie, au Portugal, au Royaume-Uni et en Corée du Sud montrent toutes une variabilité forte du régime alimentaire selon la région. Cela s’explique aisément puisque les communautés d’insectes diffèrent naturellement d’un pays à l’autre, que les périodes de disponibilité des proies changent avec le climat et que la densité des nids (et donc la pression de prédation) est variable selon les zones géographiques.


On a vu que, en France, le frelon capture énormément de diptères (mouches) et d’hyménoptères sociaux (guêpes, abeilles). En Espagne, certaines études montrent une proportion plus élevée qu’ailleurs de papillons nocturnes (lépidoptères). En Italie (Ligurie/Piémont), plusieurs analyses mettent en avant une quantité importante de "petits insectes forestiers" (coléoptères et diptères forestiers), probablement en raison du couvert boisé plus présent. En Corée du Sud, où l’espèce est native, les hyménoptères sauvages (guêpes, bourdons, abeilles asiatiques) sont proportionnellement plus représentés que les araignées ou les diptères. Il est assez clair que V.velutina adapte son régime aux disponibilités locales, ce qui produit des différences de prédation nettes selon les pays.


©Geyres Christophe/ABACA/REX/Shutterstock
©Geyres Christophe/ABACA/REX/Shutterstock

L’écologie du paysage est également l’un des principaux facteurs de variation du régime alimentaire de V. velutina. L’influence des activités humaines est absolument centrale. Dans les zones urbaines, diptères, moustiques, insectes attirés par les déchets constituent des proies logiques qui s’ajoutent aux abeilles mellifères et aux insectes fréquentant les jardins. Dans les zones rurales de bocage, le mélange est plus varié (diptères, hyménoptères, lépidoptères, coléoptères) et un taux plus élevé d’araignées, très présentes dans les haies. Dans les zones forestières, le nombre de coléoptères et de lépidoptères nocturnes est plus élevé. Avec moins d’abeilles mellifères, le frelon asiatique se rabat sur l’entomofaune forestière. Même si peu d’études spécifiques se sont intéressées au sujet, dans les zones humides et les zones côtières, les insectes aquatiques en émergence (éphémères, plécoptères, tricoptères) et le prélèvement sur les captures de pêche ont été identifiées par les analyses génétiques. Dans les zones de pratique arboricole et dans les vergers, les frelons asiatiques sont fortement présents et trouvent des diptères frugivores (drosophiles, mouches) en forte proportion dans le bol alimentaire ainsi que des pollinisateurs sauvages (prédation saisonnière au printemps et en été). Ils sont également intéressés par les fruits eux-mêmes, source de sucre pour les adultes. Dans les vignobles, milieux très riches en insectes (diptères, cicadelles, papillons, petites guêpes parasitoïdes), des études avec piégeage vidéo et observations ont montré une prédation accrue de diptères, des captures de cicadelles et une présence plus faible d’abeilles mellifères si les ruchers sont éloignés. On peut donc affirmer que la prédation de V. velutina reflète les insectes dominants du paysage. Le frelon n’a pas un régime spécialisé : il prend ce qui est le plus abondant, le moins coûteux énergétiquement. Il sait également s’adapter à l’offre induite par les activités humaines. Cela entraîne des variations fortes dans le résultat des analyses de son bol alimentaire.


Mesurer l’impact sur la biodiversité et les services écosystémiques 


Les nouvelles méthodes de métabarcoding permettent aujourd’hui de documenter plus précisément le régime alimentaire de V.velutina, mais il reste encore beaucoup à comprendre sur les conséquences écologiques de cette prédation généralisée. Ne pas savoir n’équivaut pas à nier l’impact de l’espèce envahissante à cet égard. Même si nombreux sont ceux qui continuent à minimiser l’impact de la prédation du frelon asiatique sur la biodiversité, force est de constater que les familles d'insectes et d’araignées détectées comme des proies de V. velutina jouent un rôle crucial dans le fonctionnement des écosystèmes, notamment la pollinisation, la détritivorie et la prédation. La prédation sélective sur les Apidae et d'autres pollinisateurs suggère que V. velutina pourrait altérer la dynamique de la pollinisation, affectant particulièrement les plantes pollinisées. Ceci souligne la nécessité d'étudier l'impact au niveau des réseaux plantes-pollinisateurs dans les zones envahies. Des publications récentes ont déjà mis en évidence l'impact négatif de cette espèce exotique envahissante sur la dynamique des pollinisateurs indigènes et le service écosystémique de pollinisation (Rojas-Nossa et al., 2023 ; Rojas-Nossa & Calviño-Cancela, 2020).


Le métabarcoding, une méthode complémentaire des analyses morphologiques

Le métabarcoding est une méthode d’identification génétique qui consiste à analyser l’ADN contenu dans un échantillon complexe comme l’estomac des larves de frelon asiatique. L’ADN est extrait puis un fragment standard est amplifié avant de séquencer le tout pour obtenir une liste des espèces ingérées.

Parmi les avantages de la méthode, on peut citer la détection de fragments impossibles à identifier à l’œil nu (pattes, morceaux d’abdomen, proies très petites…). Le métabarcoding permet donc d’obtenir une liste d’espèces plus complète que l’observation directe. Par contre, la méthode ne permet pas d’estimer directement les quantités puisque l’ADN n’est pas proportionnel à la biomasse. En outre, les données génétiques restent incomplètent à ce jour. Le métabarcoding complète parfaitement les analyses morphologiques classiques qui quantifient mieux la biomasse.


Selon Stainton et al., « la prédation opportuniste exercée par les frelons asiatiques pourrait poser problème, en particulier dans les zones où les abeilles domestiques ou les guêpes (qui semblent constituer une part importante de leur alimentation) sont moins abondantes. » Les sonnettes d’alarme tirées par les scientifiques dans des publications récentes devraient alerter sur une catastrophe écologique annoncée. Les apiculteurs et leurs abeilles sont aux avant-postes du problème (comme souvent) mais ne seront pas les seules victimes de la prédation du frelon asiatique si rien de plus n’est fait pour endiguer le fléau.


Quelques références récentes et ce qu’elles apportent

  • Rome, Q., et al. (2021). Not just honeybees: predatory habits of Vespa velutina in France

    • Donne des ordres de grandeur chiffrés sur la biomasse consumée et montre clairement la variabilité selon l’environnement du nid

  • Stainton, K., McGreig, S., Jones, E.P. (2023). Molecular identification of Asian hornet prey from larval gut contents (Animals / MDPI).

    • Illustre le gain de résolution offert par le métabarcoding pour révéler des proies difficiles à détecter par méthodes classiques. Permet de comparer spectres trophiques entre habitats.

  • Herrera, C., et al. (2025). Assessing predation pressure of Vespa velutina on local fauna through DNA metabarcoding (Journal of Zoology).

    • Donne une approche directement centrée sur la question de la « prédation selon le lieu » et illustre comment la pression prédatrice varie avec la disponibilité locale des proies.

  • Pedersen, S. et al. (2025). Broad ecological threats of an invasive hornet revealed by deep sequencing (Science of The Total Environment).

    • Première grande étude multi-régionale qui permet d’évaluer systématiquement les différences entre régions/pays et estime quels groupes fonctionnels (pollinisateurs, décomposeurs, etc.) sont les plus prélevés.

  • Poidatz, J., et al. (2023). Étude comportementale : interactions vol-frelon/abeille via tracking 3D.

    • Apporte un lien mécanistique entre densité de prédateurs, configuration du paysage (concentration de ruchers, corridors) et pression de prédation réelle

  • Lueje, Y.R. (2024). Mitigating the impacts of yellow-legged hornets (Vespa velutina) — vineyard

    • Montre l’impact concret des frelons dans les activités fruitières / viticoles, et comment l’activité humaine (présence de cultures fruitières) peut créer des “points chauds” d’alimentation.

  • Xie, Z., et al. (2022–2024). Green land in a landscape bolsters the dietary diversity of Vespa velutina (Bulletin of Entomological Research / Cambridge).

    • Confirmation expérimentale/observatoire que la structure paysagère module la diversité du régime.

  • Nave, A. et al. (2022–2023). Vespa velutina: a menace for Western Iberian fruit production (Minerva/rapport).

    • Met en évidence comment des pratiques agricoles (culture de fruits) concentrent des proies (diptères frugivores etc.) et créent des « zones d’abondance » exploitées par les frelons.

  • Projet institutionnel / en cours (INBO – Flandre : “Bridging biodiversity and beekeeping”, 2024–2028).

    • Exemple de démarche qui permettra d’évaluer empiriquement comment l’occupation du paysage (ruches, vergers, zones humides) modifie la pression de prédation.

  • Rojas-Nossa & Calviño-Cancela, 2020. The predatory behavior of the invasive hornet Vespa velutina: seasonal and habitat variation, and potential impacts on native fauna.

    • Une des premières études comparant plusieurs habitats. Illustre la plasticité comportementale de l’espèce en matière de prédation.

  • Rojas-Nossa & Calviño-Cancela, 2023. Predation by the invasive hornet Vespa velutina shapes interaction networks of native arthropods.

    • Montre l’effet écosystémique du frelon : comment il change la structure même des réseaux de prédation/pollinisation. Montre que le frelon modifie réellement les réseaux d’interactions (réduction des interactions pollinisateur–plante et diminution locale de l’activité de certains pollinisateurs sauvages).


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