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Astronomie inuit: une grande richesse symbolique

  • agnesfayet
  • 6 janv.
  • 4 min de lecture

L'astronomie inuit est peu documentée dans les sources occidentales classiques. Quelques rares anthropologues ont écrit sur le sujet. Chez les Inuit, les étoiles ne sont pas étudiées comme des objets physiques abstraits, mais comme des êtres, des ancêtres ou des animaux inscrits dans un réseau cosmologique intimement lié à la chasse, aux cycles saisonniers et à l’ordre moral du monde.


©Krista Ulujuk Zawadski’s Mom, Maggie Putulik (2020).
©Krista Ulujuk Zawadski’s Mom, Maggie Putulik (2020).

Une astronomie narrative et relationnelle


Contrairement à l’astronomie gréco-latine, l’astronomie inuit ne repose pas sur des constellations standardisées à l’échelle du ciel entier. Elle est avant tout locale. Les récits varient selon les régions (Kalaallit du Groenland, Inuit du Canada, Iñupiat d’Alaska). Elle est également fonctionnelle : les étoiles servent à l'orientation, au repérage saisonnier et à la transmission de normes sociales. Ce dernier objectif passe par des récits traditionnels qui incluent souvent des considérations astronomiques comme on le verra. En effet, parler des étoiles relève du mythe. Dans les récits fondateurs, les étoiles sont souvent d’anciens humains ou des animaux transformés, figés dans le ciel à la suite d’un événement moral ou cosmique. Les animaux, essentiels à la survie, occupent une place centrale dans cette cosmologie céleste.


Les animaux, des médiateurs entre ciel et terre


Dans la pensée inuit, les animaux ne sont pas radicalement séparés des humains. Ils possèdent une âme (tarniq) et peuvent changer de forme. Cette fluidité se reflète dans les mythes stellaires.


L’ours (Nanuq)


L’ours polaire est l’un des animaux les plus puissants symboliquement. Dans certaines traditions, des étoiles brillantes ou des constellations sont interprétées comme un ours poursuivi par des chasseurs. Le mythe associe l’ours céleste à la maîtrise de la chasse, à la nécessité du respect rituel de l’animal et à l’équilibre entre prédation et gratitude. L’ours projeté dans le ciel rappelle que la chasse est un acte moral autant que technique.


Le caribou (Tuttu)


Certaines étoiles saisonnières sont liées au retour des troupeaux de caribous, animaux fondamentaux pour l'alimentation, l'habillement et les outils dans les sociétés inuits traditionnelles. Certains récits décrivent les étoiles comme les âmes de caribous ayant quitté la terre lorsque les humains ont rompu un tabou (sur-chasse, irrespect des règles). Le ciel devient ainsi, en quelque sorte, un registre de mémoire écologique.


© David Borish - Harde de caribous
© David Borish - Harde de caribous

Le chien (Qimmiq)


Traditionnellement, le chien de traîneau est un compagnon essentiel. C'est moins le cas aujourd'hui. En effet, depuis les politiques d'assimilation du gouvernement canadien entre les années 1950 et 1970, des milliers de chiens de traîneau ont été abattus par les autorités canadiennes pour forcer les Inuits à dépendre de la motoneige. Le traumatisme culturel et économique a été immense.

Dans plusieurs récits, des étoiles proches de l’horizon sont associées à des chiens fidèles, parfois abandonnés ou sacrifiés, puis placés dans le ciel. Ces étoiles servent souvent de repères directionnels, ce qui renforce le lien traditionnel entre le chien, le déplacement et la survie.


Inuit avec son qimmiq (a146586)
Inuit avec son qimmiq (a146586)

Fonction morale et éducative des mythes stellaires


Certaines étoiles se distinguent dans les récits.


Les Pléiades occupent une place particulièrement importante dans les récits. Elles sont souvent appelées les enfants ou les orphelins, parfois poursuivis par un animal ou un chasseur. Dans certaines versions, elles sont également liées à de jeunes animaux transformés en étoiles pour échapper à un danger. Cet amas d’étoiles illustre un thème central de la mythologie inuit : la transformation comme solution cosmique à une crise terrestre.


La Lune (Taqqiq) est souvent personnifiée comme un homme-chasseur. Dans certains récits, il chasse des animaux célestes, ce qui explique les phases lunaires.

La Lune est parfois aussi associée à des animaux que l'on poursuit ou que l'on a offensés, introduisant des thèmes comme le désir, la faute et la sanction cosmique. Ici, l’astronomie devient clairement un support pour expliquer les règles sociales (interdits sexuels, respect des cycles).


Les liens entre animaux et étoiles ne sont pas décoratifs. Ils remplissent plusieurs fonctions :

  • La transmission des tabous (ne pas gaspiller, respecter les esprits animaux);

  • L'éducation des jeunes par le récit nocturne;

  • La stabilisation du monde : le ciel agit comme une archive immuable des conséquences des actes humains.


Chaque animal visible dans le ciel rappelle un comportement attendu sur terre. Dans l’astronomie inuit, les étoiles ne représentent pas simplement des animaux : elles sont les animaux, ou ce qu’ils sont devenus à la suite d’une rupture de l’ordre cosmique. Le ciel est un espace moral, où les relations entre humains, animaux et esprits sont fixées pour servir de guide aux générations futures.


Bibliographie


Rasmussen, Knud

The Intellectual Culture of the Iglulik Eskimos

Report of the Fifth Thule Expedition, 1921–1924, Vol. VII

Copenhagen, Gyldendal, 1929.

Ouvrage fondamental et incontournable. Rasmussen recueille directement, en inuktitut, les récits mythiques, les croyances et les normes morales des Inuit d’Igloolik.


MacDonald, John

The Arctic Sky: Inuit Astronomy, Star Lore, and Legend

Toronto, Royal Ontario Museum / Nunavut Research Institute, 1998.

Référence centrale pour l’astronomie inuit. MacDonald documente systématiquement les étoiles, leurs noms, leurs récits et leurs fonctions, à partir d’entretiens avec des aînés inuit. Il montre que le ciel est pensé comme un espace narratif vivant, où se rejouent les relations entre humains et animaux.


Saladin d’Anglure, Bernard

Inuit Stories of Being and Rebirth: Gender, Shamanism, and the Third Sex

Winnipeg, University of Manitoba Press, 2018.

(Traduction anglaise de travaux antérieurs en français)

Ouvrage plus large, mais fondamental pour comprendre la cosmologie inuit comme système de transformations. Il éclaire la perméabilité entre humains, animaux et esprits.


Nakasuk, Saullu ; Paniaq, Hervé ; Ootoova, Elisapee ; Angmaalik, Pauloosie (éd.) Interviewing Inuit Elders (plusieurs volumes)

Iqaluit, Nunavut Arctic College, années 1990.

Corpus exceptionnel de témoignages oraux transcrits, directement issus de la parole des aînés inuit. Les récits concernant les animaux, la chasse et le ciel y sont présentés sans sur-interprétation.


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