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Cathrine Alice Liberg : graver la mémoire, habiter les absences

  • agnesfayet
  • 10 févr.
  • 5 min de lecture

Artiste et graveuse norvégiano-singapourienne basée à Oslo, Cathrine Alice Liberg développe une œuvre profondément ancrée dans les questions de mémoire, d’identité diasporique et de transmission des récits historiques. À travers des techniques d’impression traditionnelles, elle interroge ce qui subsiste lorsque les archives font défaut, lorsque les histoires familiales se fragmentent, sont incomplètes, et lorsque les images doivent être reconstruites plutôt que retrouvées.

Formée à la Oslo National Academy of the Arts (Master of Fine Arts), Liberg possède également un Bachelor of Arts en histoire de l’art et études matérielles obtenu à l’University College of London. Ce double ancrage — théorique et pratique — irrigue l’ensemble de son travail, où chaque image est pensée comme un objet critique, à la fois visuel, historique et politique.



Sur le plan formel, Cathrine Alice Liberg travaille presque exclusivement avec des techniques graphiques traditionnelles : lithographie, gravure sur cuivre, photogravure, aquatinte, mezzotinte, cyanotype. Ces procédés lents et exigeants instaurent un rapport physique au temps et à la matière. Le choix de ces techniques n’est pas neutre : il fait écho à la manière dont l’histoire elle-même se dépose par strates, s’efface, se réimprime. Chaque tirage porte ainsi les traces du geste, de l’erreur et de la répétition — comme des métaphores de la mémoire.


Motivations et engagements artistiques


Identité, mémoire et diaspora


Son œuvre s’attache notamment aux zones d’ombre de la mémoire familiale, en particulier dans des contextes marqués par la migration et le colonialisme. Dans la série Imaginary Photographs of My Great-Grandmother, Liberg crée de faux portraits d’une arrière-grand-mère dont aucune image n’existe. Ces figures inventées, construites à partir de recherches, de stéréotypes culturels et d’imaginaires occidentaux, révèlent combien l’absence d’archives produit des récits biaisés, fantasmés. L’artiste ne cherche pas à combler ces manques, mais à les rendre visibles, à en faire le cœur même de l’œuvre.


Géopolitique et lieux partagés


Son engagement se prolonge dans une réflexion plus large sur les territoires partagés et disputés, notamment à travers sa résidence à Artica Svalbard (2024). Là, Liberg aborde l’Arctique non comme un paysage romantique ou isolé, mais comme un espace géopolitique complexe, traversé par des intérêts économiques, des récits coloniaux et des enjeux contemporains de souveraineté et d’exploitation. Le territoire devient alors une autre forme d’archive — partielle, instrumentalisée, en constante réécriture.


Cathrine Alice Liberg - Circulus Arcticus, gravure
Cathrine Alice Liberg - Circulus Arcticus, gravure

Engagement personnel et politique : travailler avec ce qui manque


L’engagement de Cathrine Alice Liberg ne se formule pas comme un discours frontal ou militant mais à travers une méthodologie artistique rigoureuse, fondée sur l’examen des absences : absences d’archives, de récits légitimes, de représentations justes. Son travail se situe précisément là où l’histoire échoue à documenter, et où les structures de pouvoir ont produit du silence.


La mémoire disparue comme champ politique


La recherche de la mémoire familiale — notamment féminine et diasporique — constitue chez Liberg un geste profondément politique. En s’intéressant à des figures dont l’histoire n’a pas été conservée (femmes, migrantes, sujets coloniaux), elle met en lumière le caractère sélectif et hiérarchisé de l’archive occidentale. L’absence d’images de son arrière-grand-mère n’est pas traitée comme une lacune à combler, mais comme une preuve matérielle d’effacement historique.

En fabriquant de faux documents — portraits imaginés, images « plausibles » mais fondamentalement instables — Liberg démontre comment les récits dominants sont souvent construits sur des projections, des stéréotypes et des récits partiels. Ce faisant, elle questionne la notion même d’authenticité :

  • Qui a le droit de produire des images ?

  • Quelles vies méritent d’être documentées ?

  • Que devient l’histoire lorsqu’elle est transmise uniquement par ceux qui détiennent les outils de représentation ?

Son travail engage ainsi une critique des mécanismes coloniaux et patriarcaux de la mémoire, sans jamais adopter une posture illustrative ou didactique.


Cathrine Alice Liberg - No Name Woman I, photogravure
Cathrine Alice Liberg - No Name Woman I, photogravure

Le Nord comme territoire disputé, non comme paysage


L’engagement politique de Liberg se manifeste avec une acuité particulière dans son travail lié au territoire nordique, notamment à la suite de sa résidence à Artica Svalbard. Elle s’inscrit en rupture avec une longue tradition artistique et scientifique qui a construit l’Arctique comme un espace vide, vierge, disponible — un territoire à conquérir, cartographier, exploiter.

Dans son approche, le Nord n’est ni sublime ni romantisé. Il est abordé comme un espace stratifié, rempli de cicatrices du réel, marqué par l’histoire de l’exploration européenne, les récits coloniaux et extractivistes, les enjeux géopolitiques contemporains, et l’effacement des présences locales et non occidentales.

Liberg interroge la manière dont les cartes, les photographies et les archives ont servi à naturaliser des rapports de domination, en présentant le territoire comme neutre ou inoccupé. Là encore, elle s’intéresse à ce qui a été omis, à ce qui n’a pas été enregistré, à ce qui a été volontairement simplifié.

Son travail sur le Nord peut être lu comme une critique de la production du savoir :le paysage devient une archive biaisée, et l’image un outil de pouvoir.


Un engagement inscrit dans le médium


Il est essentiel de souligner que l’engagement de Cathrine Alice Liberg est indissociable de son choix des techniques. Le recours à la gravure, à la photogravure ou au cyanotype n’est pas un simple attachement à la tradition : c’est un positionnement politique.

Ces procédés impliquent la répétition et la transformation, rendent visibles les erreurs, les accidents et les traces, refusent l’instantanéité et la transparence de l’image numérique.

Ils instaurent un temps long, analogue à celui de la recherche historique et de la transmission mémorielle. L’image n’est jamais donnée comme une vérité, mais comme un résultat provisoire, sujet à réinterprétation.

Ainsi, Liberg ne représente pas la mémoire :elle en reproduit les mécanismes, ses distorsions, ses silences et ses reconstructions.


Positionnement global


L’engagement de Cathrine Alice Liberg peut être résumé comme suit :

  • un engagement épistémologique (comment le savoir est produit),

  • un engagement postcolonial (qui est visible, qui ne l’est pas),

  • et un engagement territorial (comment les espaces sont nommés, représentés et appropriés).

Son œuvre agit comme une zone de friction entre l’intime et le géopolitique, où la gravure devient un outil critique pour repenser l’histoire, non comme un récit linéaire, mais comme un champ de forces traversé par le pouvoir.


Récompensée par le KoMASK European Masters Printmaking Award et le prix de gravure des Norske Grafikere à la Høstutstillingen, Liberg s’impose aujourd’hui comme une voix singulière de la scène graphique contemporaine. Son travail ne propose pas de réponses définitives, mais ouvre des espaces de doute, de réflexion et de résistance face aux récits dominants. Graver, chez Cathrine Alice Liberg, n’est pas seulement un acte technique : c’est un geste politique et mémoriel, une manière d’habiter les silences de l’histoire.


Sources


Site officiel de l’artiste — Cathrine Alice Liberg (œuvres, CV, blog et médias)

Article People of Print — Imaginary Photographs of my Great-Grandmother (2020)

Artica Svalbard — profil et résidence artistique (2024)

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