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Arundhati Roy, une voix dissidente persistante en Inde

  • agnesfayet
  • 20 déc. 2025
  • 8 min de lecture

Dernière mise à jour : 21 déc. 2025

Arundhati Roy naît le 24 novembre 1961 à Shillong, dans l’État du Meghalaya (Inde). Elle grandit au Kerala, dans le sud de l’Inde, au sein d’une famille marquée par la diversité culturelle et religieuse : son père est bengali et hindou, sa mère, chrétienne syriaque du Kerala. Cette pluralité, combinée à une enfance marquée par les hiérarchies de caste, de classe et de genre, constitue un arrière-plan déterminant de son œuvre.

Roy étudie l’architecture à la School of Planning and Architecture de Delhi. Avant de s’imposer comme romancière et essayiste, elle travaille dans le cinéma indien indépendant, notamment comme scénariste et actrice. Cette formation hybride – architecture, cinéma, écriture – se ressent dans son style littéraire, très visuel et structuré, attentif à l’espace, aux corps et aux silences.


Une reconnaissance internationale


Arundhati Roy accède à une reconnaissance mondiale en 1997 avec son premier roman, The God of Small Things (Le Dieu des Petits Riens), qui reçoit le Booker Prize la même année. Le roman, dont l'intrigue est située au Kerala, explore les violences sociales produites par le système des castes, le patriarcat et l’héritage colonial à travers une narration fragmentée et poétique.

Ce succès propulse Roy sur la scène littéraire internationale. Curieusement, elle abandonne un peu la fiction pendant les deux décennies suivantes, se consacrant principalement à la rédaction d'essais politiques et s'investissant dans les interventions publiques .


Arundhathi Roy in 2013 - Augustus Binu CC BY-SA 3.0
Arundhathi Roy in 2013 - Augustus Binu CC BY-SA 3.0

Ses Engagements politiques et philosophiques


L’engagement d’Arundhati Roy ne relève pas d’une posture abstraite d’« intellectuelle critique », mais d’une implication directe et durable dans des conflits politiques concrets, souvent au prix de risques personnels et juridiques. Installée à Delhi, elle intervient depuis la fin des années 1990 dans un espace public indien de plus en plus hostile à la dissidence, en particulier sous les gouvernements dirigés par Narendra Modi et le Bharatiya Janata Party (BJP), un parti d'extrême droite nationaliste hindou.


Une critique frontale de l’État indien


Roy s’attaque explicitement aux fondements idéologiques et institutionnels de l’État indien contemporain. Elle dénonce :

  • Le nationalisme hindou (hindutva) comme projet majoritaire excluant, qu’elle analyse comme une forme de fascisme électoral combinant religion, capitalisme et autoritarisme. Elle écrit ainsi : « Le nationalisme hindou n'est pas une question de foi. C'est une question de pouvoir. » (An Ordinary Person’s Guide to Empire).

  • La militarisation de la démocratie indienne, notamment au Cachemire, qu’elle qualifie à plusieurs reprises de territoire occupé : « Le Cachemire n'a jamais fait partie intégrante de l'Inde. Il a été occupé par la force. » (« Azadi », 2010).

  • L’usage de la loi contre la dissidence, en particulier les lois antiterroristes et les dispositifs juridiques hérités de la période coloniale. Roy observe que « Les « sans voix » n'existent pas. Il n'y a que ceux qu'on réduit au silence délibérément, ou ceux qu'on préfère ne pas entendre. » (War Talk, 2003).

Ces prises de position lui ont valu de nombreuses menaces, des campagnes de diffamation, ainsi que des procédures judiciaires, notamment pour « sédition » — un chef d’accusation passible de lourdes peines, même si les poursuites n’aboutissent pas systématiquement.


Une solidarité active avec les luttes marginalisées


Contrairement à de nombreux écrivains engagés, Roy ne se contente pas de commenter les luttes sociales : elle s’y implique directement. Elle a notamment :

Résistance pacifique - Photo Karen Robinson
Résistance pacifique - Photo Karen Robinson
  • Pris la défense des Adivasis, peuples autochtones indiens, et des communautés rurales déplacées pour des raisons économiques (déforestation, exploitation du sous-sol...). Elle a été ainsi prise en étau entre l’État, les milices maoïstes et les intérêts miniers, au prix d’accusations de sympathie avec l’insurrection armée.

Des femmes Adivasis manifestent pour protéger la forêt de Hasdeo - Photo: Aranya Bachao Sangharsh Samiti
Des femmes Adivasis manifestent pour protéger la forêt de Hasdeo - Photo: Aranya Bachao Sangharsh Samiti
  • Défendu publiquement les droits des Dalits (Intouchables), des minorités musulmanes et chrétiennes victimes régulièrement de pogroms, ainsi que des personnes queer. Les violences communautaires ont été accrues sous l'influence du BJP.



La question du Cachemire : un point de rupture


La question du Cachemire constitue l’un des points les plus sensibles et les plus risqués de son engagement. Roy conteste ouvertement l’annexion et la politique sécuritaire indiennes dans la région, dénonçant les violations massives des droits humains, les disparitions forcées et la suspension des libertés civiles.

Dans son essai « Azadi » (2010), elle écrit : « L'Inde doit renoncer à son rêve de conserver le Cachemire par la force militaire. Il est temps de laisser partir le Cachemire. » Après la révocation de l’article 370 de la Constitution indienne en 2019, elle publie plusieurs textes extrêmement critiques, affirmant que « La plus grande démocratie du monde est désormais devenue un état carcéral », ce qui intensifie les appels à son arrestation et à sa censure.

Dans le climat politique actuel, aborder le Cachemire autrement que par le discours officiel expose à une mise au ban sociale et juridique.


Une éthique de la dissidence


Sur le plan philosophique, Roy défend une conception exigeante de la responsabilité de l’écrivain. Elle rejette l’idée de neutralité intellectuelle et affirme que le silence, face à la violence structurelle, constitue une forme de complicité. Son travail s’inscrit dans une tradition critique qui mêle pensée postcoloniale, matérialisme critique et inspiration marxiste, écologie politique et féminisme intersectionnel (qui souligne les discriminations cumulées basées sur les identités multiples des femmes (race, classe sociale, orientation sexuelle, handicap, religion, etc.). Elle refuse cependant toute orthodoxie idéologique, privilégiant une pensée contextualisée, attentive aux contradictions et aux vies concrètes affectées par les abstractions et les prises de décisions hors-sol.


Écrire sous Modi : une prise de risque assumée


Depuis l’arrivée de Narendra Modi au pouvoir en 2014, l’espace de la dissidence s’est considérablement réduit en Inde. Le fait que Roy continue de publier, de prendre la parole publiquement et de vivre à Delhi sans s’exiler constitue en soi un acte politique. Elle a déclaré : « La véritable résistance a des conséquences réelles. Et aucune rhétorique ne peut faire disparaître ces conséquences. » (Listening to Grasshoppers).

Elle affirme également une conception exigeante du rôle de l’écrivain : « Le rôle d'un écrivain est d'être impopulaire ». Cette déclaration souligne que l’écriture n’est pas un refuge esthétique mais une forme de résistance exposée, consciente des coûts personnels que cela peut entraîner.


Pourquoi son discours peut être perçu comme « excessif »?


La perception de radicalité de son discours et de sa pensée tient surtout à trois éléments :

  • Elle nomme explicitement la violence de l’État, là où beaucoup d’intellectuels parlent de « dérives » ou de « tensions ».

  • Elle rompt avec le consensus national sur des sujets tabous (Cachemire, armée, intégrité territoriale).

  • Elle refuse la posture de neutralité, qu’elle considère comme moralement intenable en situation d’injustice.

Dans des contextes autoritaires ou nationalistes, dire la vérité structurelle passe toujours pour de l’extrémisme. Il est toutefois important de souligner que Roy n’est ni nihiliste ni destructrice. Sa critique est portée par une éthique profondément humaniste :

  • attention aux vies ordinaires,

  • refus de la déshumanisation,

  • défense obstinée des voix marginalisées.

Sa radicalité est donc une radicalité de la responsabilité, pas une transgression gratuite.


Photo: Agnès Fayet
Photo: Agnès Fayet

Les essais


L’essentiel de la production de Roy depuis la fin des années 1990 consiste en essais et textes politiques, souvent publiés initialement dans la presse avant d’être réunis en volumes. Parmi les ouvrages majeurs :

  • The Algebra of Infinite Justice (2002) - L'Algèbre de la Justice Infinie

  • An Ordinary Person’s Guide to Empire (2004) - Guide de l'Empire pour une personne ordinaire

  • Listening to Grasshoppers (2009) - Écouter les sauterelles

  • Broken Republic (2011) - République brisée

  • Capitalism: A Ghost Story (2014) - Capitalisme: une histoire de fantômes

  • The End of Imagination (2016 + rééditions augmentées) - La fin de l'imagination

Ces textes se caractérisent par une écriture combative, accessible et littéraire. Roy y défend l’idée que l’écrivain ne peut se tenir à distance des violences du monde sans en devenir complice.


Retour au roman


En 2017, Arundhati Roy publie son deuxième roman, The Ministry of Utmost Happiness (Le Ministère du Bonheur Suprême). Œuvre polyphonique et fragmentaire, le roman aborde des thèmes centraux de son engagement : le Cachemire, les minorités sexuelles, les violences d’État, la mémoire collective et la résistance.

Contrairement à The God of Small Things, ce roman adopte une forme plus éclatée, proche du collage politique, assumant une tension entre fiction et chronique historique.


Position et réception


Arundhati Roy occupe une position singulière : à la fois romancière primée et militante radicale. En Inde, elle est une figure controversée, parfois poursuivie judiciairement ou violemment critiquée pour ses prises de position. Elle ne se contente pas de dénoncer des effets ou des dérives, elle attaque les causes structurelles :

  • le nationalisme majoritaire comme architecture idéologique du pouvoir,

  • la démocratie indienne comme forme institutionnelle compatible avec la violence d’État,

  • le capitalisme comme système intrinsèquement lié à l’expropriation et à la militarisation.


À l’international, elle est souvent perçue comme une voix majeure du Sud global.


Son œuvre pose des questions centrales sur le rôle de la littérature : non comme refuge esthétique, mais comme espace de confrontation avec l’injustice, capable de rendre audibles les voix marginalisées.


Arundhati Roy dans la constellation dissidente indienne


Arundhati Roy ne constitue pas une voix isolée, mais elle occupe une place singulière au sein d’une constellation d’intellectuels critiques de l’Inde contemporaine. À la différence d’historiens comme Romila Thapar ou Irfan Habib, dont la contestation s’exerce principalement dans le champ académique, Roy intervient directement dans l’espace politique et médiatique, en assumant un conflit ouvert avec l’État.


Par rapport à des écrivains tels qu’ Amitav Ghosh ou Pankaj Mishra, dont la critique passe davantage par la médiation de l'histoire, de l'écologie ou de la diaspora, Roy adopte une posture plus frontale et plus exposée. Elle partage en revanche avec des journalistes et militants comme Rana Ayyub ou Siddharth Varadarajan une situation de vulnérabilité réelle face aux poursuites, à la surveillance et aux campagnes de délégitimation officielles.


Ce qui distingue fondamentalement Roy est la conjonction rare de quatre éléments : une reconnaissance littéraire mondiale, une résidence continue en Inde, une critique explicite du nationalisme hindou et de la militarisation de l’État, et un refus constant de la neutralité intellectuelle. En ce sens, elle incarne moins une exception héroïque qu’un point de cristallisation : celui où la littérature, l’essai politique et la dissidence civique se rejoignent dans l’Inde de l’ère Modi.


Bibliographie sélective


Œuvres de fiction


  • Roy, Arundhati. The God of Small Things. HarperCollins, 1997.

  • Roy, Arundhati. The Ministry of Utmost Happiness. Hamish Hamilton, 2017.


Essais et textes politiques


  • Roy, Arundhati. The Algebra of Infinite Justice. Flamingo, 2002.

  • Roy, Arundhati. An Ordinary Person’s Guide to Empire. Flamingo, 2004.

  • Roy, Arundhati. Listening to Grasshoppers. Hamish Hamilton, 2009.

  • Roy, Arundhati. Capitalism: A Ghost Story. Haymarket Books, 2014.


Notes complémentaires


Note 1 - Romila Thapar - Historienne spécialiste de l’Inde ancienne, figure majeure de l’historiographie indienne. Elle s’oppose frontalement à la réécriture nationaliste de l’histoire par l’idéologie hindutva. Cible fréquente de campagnes de diffamation et de délégitimation (accusations d’« anti-nationalisme »). Son courage tient à ceci : attaquer le cœur mythologique du projet BJP, là où Roy attaque surtout ses effets politiques.







Note 2 - Irfan Habib - Historien marxiste, critique ancien mais toujours actif du nationalisme hindou. Défenseur acharné de la laïcité constitutionnelle indienne. Moins médiatisé à l’international que Roy, mais central dans le monde académique indien.








Note 3 - Amitav Ghosh - Ecrivain à l'engagement plus discret, mais réel, notamment sur l’écologie, le colonialisme et le nationalisme. Sa critique est moins frontale, plus allusive, souvent portée par la fiction et l’essai historique. Il choisit une autre stratégie : résister sans se placer au centre de la confrontation politique directe.









Note 4 - Pankaj Mishra - Essayiste et romancier. Procède à une critique acerbe du nationalisme, du capitalisme global et du ressentiment postcolonial. Moins exposé juridiquement que Roy car vivant en partie hors de l’Inde, mais intellectuellement très proche par l’analyse structurelle.








Note 5 - Rana Ayyub - Cette journaliste a enquêté sur le rôle de Modi lors des pogroms du Gujarat (2002). Elle subit menaces, campagnes de harcèlement, gel de comptes bancaires. Elle incarne une forme de courage proche de celui de Roy, mais sur le terrain de l’investigation journalistique.









Note 6 - Siddharth Varadarajan - Fondateur de The Wire, média indépendant régulièrement visé par des poursuites. Défenseur acharné de la liberté de la presse.

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